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Thierry Groensteen : « Les auteurs femmes sont très fréquemment réorientées vers l’illustration jeunesse »

Thierry Lemaire publie sur Actua BD une interview de Thierry Groensteen que nous retranscrivons ci-dessous.

->Vous pouvez en retrouver l’intégralité sur le site Actua BD en cliquant ICI.

À l’occasion de l’annonce de la sélection du Prix Artémisia 2010, Thierry Groensteen, éditeur, essayiste et membre du jury, discute avec nous du parti-pris de cette manifestation et de la place des auteurs femmes dans la bande dessinée.

Le jury du Prix Artémisia (sept femmes et quatre hommes) est-il partagé entre vision féminine et masculine de la bande dessinée ?

Ce clivage là n’est pas apparu jusqu’ici. Il y a des clivages entre nous mais qui ne sont pas liés au sexe des jurés. Ce sont des sensibilités différentes. Par exemple, Yves Frémion qui est un des piliers de Fluide Glacial a tendance à mettre en avant des albums d’humour. Chacun vient avec sa sensibilité. Et ce qui est bien c’est qu’on offre une belle palette d’histoires personnelles et de rapport à la bande dessinée.

Les femmes ne sont pas plus sensibles à certains thèmes que les hommes ?

Les femmes auront peut-être plus tendance à s’identifier à certains personnages. Si on prend Vacance de Cati Baur par exemple, c’est un album qui est plus particulièrement défendu par les femmes. Parce qu’elles se sont reconnues, dans une certaine mesure, dans le malaise de ce personnage féminin que l’on suit de la première à la dernière page. Là, ça peut jouer en effet.

Peut-on dire qu’il y a des thèmes spécifiquement féminins ?

Ce qui caractérise pas mal de dessinatrices, c’est de ne pas avoir une culture bande dessinée aussi prégnante que leurs collègues masculins. Elles n’ont pas forcément été dans leur enfance ou leur adolescence des lectrices compulsives de bande dessinée. En général, elles ont des références peut-être plus larges. Et donc elles sont moins prisonnières du canon des genres. On les verra moins faire du polar, de la science-fiction ou du western. Parce que ce système des genres hérité de la littérature populaire, sur lequel vit une grande partie de la bande dessinée de grande consommation, leur est plus étranger.
Donc elles ont tendance à avoir des sujets plus originaux, qui sont moins réductibles à un genre particulier. De ce point de vue, ce sont des œuvres de romancières. Mais dans la sélection, on constate qu’il y a un grand éclectisme dans les sujets, la façon de les traiter. Heureusement, parce que sinon j’avoue que ça ne m’intéresserait pas beaucoup. Il n’y a pas uniformité de la bande dessinée féminine et en aucun cas nous ne voulons promouvoir un a priori de ce que devrait être la bande dessinée féminine.

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Lors de la présentation de la sélection du Prix Artémisia, Chantal Montellier a parlé d’un recul par rapport aux années du féminisme. Quelle est votre analyse ?

Il y a une tendance très importante dans la bande dessinée de femme aujourd’hui, et qui est relayée par les blogs (Pénélope BagieuMargot MotinLaurel, etc) c’est ce côté littérature girly ou comme disent les anglosaxons « chick literature », qui a tendance à s’intéresser surtout à la vie quotidienne et aux problèmes plus ou moins existentiels de jeunes femmes célibattantes, avec des petits amis de passage, un patron peu compréhensif, et puis des questionnements tels que « comment rester jeune, belle et mince ? », etc.
Ce serait assez facile de vouloir réduire la bande dessinée féminine à ça. Et ce n’est pas vraiment ce qu’on a envie de promouvoir au premier chef. Il y a des filles qui font ça avec talent. Et manifestement, il y a un lectorat féminin qui se reconnaît dans ce type de production. Je pense que c’est un peu une réduction par rapport à cette conquête d’espace d’expression que les dessinatrices ont eu à mener dans les années 70-80. Réduire la femme à la sphère du quotidien et des choses futiles est une régression. Je ne sais pas si les dessinatrices qui font ça en sont conscientes, mais de fait, elles ont quand même tendance à ancrer la femme dans une certaine image. Et qui n’est pas capable de faire œuvre, de transcender son quotidien. Nous avons plutôt tendance à favoriser d’autres types de démarches.

Donc finalement, le Prix Artemisia est un peu un Prix de combat.

Peut-être pas de combat, mais il y a certainement une démarche militante, parce qu’on veut attirer l’attention sur la création au féminin qui est très minoritaire. Ça bouge beaucoup depuis quelques années. Quand je me suis installé comme éditeur en 2002, j’ai créé la collection « Traits féminins », avec la volonté justement de promouvoir un espace de création pour les femmes. Il y avait 6,5% de femmes dans la profession et sept ans plus tard, on est passé à 10,5%. Ça progresse très vite en ce moment. Mais ça reste quand même très inférieur comme proportion à ce qu’on trouve en littérature ou dans le livre de jeunesse par exemple. Il s’agit donc, d’une part, de témoigner que la BD au féminin existe et d’autre part, de compenser le déficit de médiatisation précisément parce que leur production ne correspond pas au stéréotype dominant de la bande dessinée tel qu’on l’entend habituellement.

Quelle est la responsabilité des éditeurs dans cette situation ?

J’avais créé la collection « Traits féminins » parce que j’avais rencontré Anne Herbauts, dessinatrice belge, qui publie des albums pour enfants chez Casterman. Elle en a une vingtaine à son actif et elle est traduite dans de nombreuses langues. Elle a beaucoup de succès et à côté de ça, elle a toujours eu le désir de faire de la bande dessinée. Elle avait dans ses tiroirs quand nous avons fait connaissance un album prêt à être publié pour lequel elle n’avait pas trouvé d’éditeur. Casterman, chez qui elle avait du succès et qui est par ailleurs un grand éditeur de bande dessinée, n’a jamais voulu publier ses projets. «Continue à faire ce que tu sais faire, ce pour quoi on te connaît ». C’est typique.
Du coup, je suis devenu par chance, mais aussi par défaut, son éditeur. J’ai fait trois albums avec elle. Casterman aurait dû les faire normalement, mais ils n’ont pas voulu car ils la considéraient comme une illustratrice jeunesse. Ce qu’elle amenait en bande dessinée était trop éloigné de la production dominante, y compris chez Casterman. On dit souvent aux femmes « c’est bien, mais c’est trop illustratif, ou trop mièvre, ou trop ceci ». On les réoriente très fréquemment vers l’illustration jeunesse. Ou alors elles deviennent illustratrices dans des studios d’animation. Et finalement, je pense que c’est encore plus difficile aujourd’hui pour elles d’affirmer leur singularité en tant qu’auteures à part entière dans le champ de la bande dessinée.

On constate toutefois depuis quelques années, comme vous l’avez précisé, une augmentation de la présence des femmes dans la BD. Y a-t-il eu un élément déclencheur ?

Aujourd’hui, la bande dessinée de femme a le vent en poupe. On sent bien que le vent souffle dans notre direction. Nous sommes pas seuls. On participe d’une évolution de la bande dessinée et c’est tant mieux. Ça tient à mon avis en partie au phénomène manga, puisqu’il y a le shojo manga qui est une bande dessinée généralement faite par des femmes pour des filles. Le manga a montré par l’exemple que la bande dessinée au féminin existait. Ça tient également au développement de l’autobiographie dans toutes ses variantes comme genre au sein de la bande dessinée. Cela favorise l’expression des femmes. C’est d’ailleurs probablement le genre dans lequel le plus de femmes sont faites remarquées au tout premier plan. Marjane SatrapiAlison BechdelDominique GobletJulie Doucet sont des noms qui viennent immédiatement à l’esprit quand on pense autobiographie en bande dessinée. Ce phénomène étant relayé par celui des blogs. Tout ça crée un environnement favorable. Ce qu’il faut à mon avis, c’est éviter que dans la production française il y ait cette sorte de clivage qui existe au Japon où finalement les femmes produisent pour les femmes et les hommes pour les hommes. Nous sommes dans une civilisation qui promeut plutôt la transversalité, l’égalité, et ce qui nous intéresse, c’est que les femmes puissent s’adresser à tout le monde.

 

(par Thierry Lemaire)

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