La lauréate du prix Artémisia 2008 réagit

LA MAISON FORCLOSE : Ce titre lacanien pour vous dire que nous passons maintenant à la vitesse supérieure, grâce au texte « pseudo-psy » que Johanna, notre Mélanie Klein de secours, a bien voulu nous envoyer.

La réaction de Johanna

En préambule je voudrais dire que cette histoire de Maison Close m’a fait bien rire, que l’humour noir de Ruppert & Mulot ne me choque pas (à part dans leur album « Safari Monseigneur ») et que le dispositif de la Maison Close me semble vraiment intéressant d’un point de vue narratif. Le côté symbolique « digne d’une psychanalyse » est sans doute ce que je préfère dans le projet et je me garderais bien de jouer les mères la pudeur ! Car dans l’intimité onirique de nos nuits nous nous transformons tous en pervers polymorphes !

La BD indébandante

La nouvelle bande dessinée souffrirait-elle d’un complexe Soleil ?

Sur le thème : « le concept de la Maison Close de Ruppert & Mulot relèverait d’un fantasme petit-bourgeois », je vous propose d’aller y regarder de plus près et de passer en revue rapidement les symboles mis en scène qui en disent plus long que de longs râles.

Stéréo types

Nous voilà dans l’univers de Ruppert & Mulot : deux stéréo types, deux hauts parleurs, qui lapsucent à nos oreilles que derrière tout artiste se cache une prostituée n’hésitant pas à se mettre à nu pour séduire son public. Jetés dans l’arène par les deux pervers de papier, dessinatrices et dessinateurs se débattent entre eux au risque de glisser sur leurs peaux de vache de confrères/sœurs. Mais qui s’exhibe le plus dans ces lieux ? Les hommes ! Moins hésitants à exposer leurs complexes, difficultés sexuelles ou fantasmes, ils se dessinent en bites ambulantes ou en gros gras suants, comme Boulet se trouvant trop roux pour séduire, finissant sa joute par une heureuse expérience homosexuelle non préméditée…

Petits nénés, petites pépés

« Cachez ce gros sein que nous ne saurions voir ! » pourraient s’écrier les deux organisateurs, dont le pire cauchemar serait d’être confondus avec des auteurs Soleil ! Ces derniers sont d’ailleurs persona non grata en cette Maison Close. Les filles/auteures sélectionnées ont donc des petits seins « mignons » (c’est précisé), afin qu’on ne les confonde pas avec des héroïnes de fantasy aux gros seins jugés vulgaires. La vénus de Willendorf a donc mauvaise presse : trop vieille sans doute… Dommage ! Le sexuellement correct peut s’avérer un peu plat parfois.

Turgescences

La question de la taille des queues (point discriminant par excellence en matière virile, il paraît) est abordée de manière bien moins frontale. Cette question apparaît plutôt dans une verticalité monacale, puisque la bite turgescente se fait déguisement de moine et devient cache-sexe, cache-phantasme. Si les gros seins sont jugés vulgaires, quel serait donc le critère de vulgarité du physique masculin ? Afin de se sentir en verge, Killoffer-Rahan arbore un pelage ad hoc. La discrimination physique du mâle serait-elle alors dans le poil ? Les hommes qui ont du poil au nez seraient-ils moins vulgaires que ceux qui ont des poils sur les omoplates ? Quoi qu’il en soit, si ça bande, ça éjacule plus difficilement ! Si bien que la bouteille de champagne, maintes fois tripotée sur le canapé, refuse désespérément de laisser jaillir son jus. Si bien que Sury, qui s’était déjà mise en jambe, recours à un godemiché vanille-banane de sa propre invention pour prendre du plaisir.

Une maison de chair et de tripes

Mon premier est une bouche en forme de porte d’entrée, mon second est un bar en forme de gosier, mon troisième est un tunnel/musée de l’érotisme en forme de tripes, mon quatrième est une chambre/lieu du « dit », mon cinquième sont des toilettes/lieu du « non dit » et mon tout est une maison qui chie un Trondheim par son trou de balle de plaque d’égout.

 Fille commode ? Mon cul !

Restée en travers du gosier de la Maison, personne ne semble plus vouloir prêter attention à Nadja-Ourse qui poireaute au bar… Est-ce parce qu’elle a parlé de pudeur, de sentiments ou de douceur ? Il semble que de tels propos ne « passent pas » et seraient durs à digérer dans le temple décati du sexe ! D’ailleurs, elle met un temps fou à se frayer un chemin à travers les tripes/musée de l’érotisme, là où « ça » semble se passer vraiment, là où il semblerait qu’une tentative d’échappatoire en forme de putsch se soit dessinée dans le projet.

Ça cartonne

D’un Zep en carton, manipulé par un Frantico-Trondheim et rappelé à l’ordre par sa compagne Bruller, à une Cestac découpée en lamelles, la nouvelle bande dessinée règle son Œdipe avec les Grands Prix du Festival d’Angoulême. Berberian, l’autre fringant président de l’édition 2009, aimerait bien éviter le lynchage en se faisant passer pour une jeune auteure. A-t-il appris que le prix Artémisia était doté de 3000 euros ? Être une femme dans la BD, c’est le dernier truc à la mode ! Trondheim évite de justesse la mise au placard en se mettant de lui-même à la porte… Son rôle de chien de garde serait-il l’exact opposé de celui des chiennes de garde féministes ? Je ne le crois pas. Je pense plutôt qu’il est la mère maquerelle des lieux : c’est le seul qui s’en met plein les poches.

Johanna

Un bonheur n’arrivant jamais seul, Florence Cestac a bien voulu répondre à l’angoissante question émise par Catherine Beaunez : « Me manque beaucoup le ressenti de Cestac, dont le personnage est présent et ne participe pas. Elle est rangée dans un coin, dépossédée de ses atouts, et, si j’ai bien compris, éxécutée. Du moins c’est le traitement inconscient qu’un autre personnage imagine pour elle. Quel charmant traitement (pratique classique, dans ces lieux sordides ?), quelle symbolique (l’auteur-BD à succès, à mettre au placard ou à liquider) ! »

Voici donc le témoignage de Florence Cestac :

C’est l’auteur à succès (je me marre !).

Je te raconte comment ça c’est passé.

Charles Berberian m’a mise en contact avec Ruppert et Mulot et je pensais qu’il fallait faire juste deux dessins ; et l’idée de la maison close, j’ai trouvé ça bizarre mais je me suis dit : « allons-y en maîtresse à la cravache pour régler son compte au premier qui dérape ». N’étant pas douée pour la technique (scanner et envoyer) et n’ayant vraiment pas le temps de m’y coller, j’ai appelé Florent Ruppert pour lui dire que je laissais tomber. Il m’a proposé qu’une autre prenne ma place et pour cela de faire deux dessins : moi qui dors sur le fauteuil et la suivante qui me porte pour me cacher et prendre ma place. Voilà, après je n’ai plus suivi et j’ai découvert le tout une fois fini. Sur la version de l’auteur à succès à mettre au placard ou à liquider : je n’y avais pas pensé.

Tu connais ma position sur Artémisia, et mon aversion pour la censure. Donc ici chaque auteur s’est exprimé comme il en avait envie et libre à chacun de se faire son opinion . Pour ma part je préfère plutôt régler ça a l’humour-cravache plutôt que la pétition [il n’a jamais été question de pétition, ndlc].

Au début je ne comprenais pas ce que ça allait faire (ni comment il fallait faire) mais je reconnais que sur la performance et la qualité des dessins c’est très réussi.

Florence Cestac

En guise de post-scriptum, nous vous renvoyons à ce témoignage d’une authentique prostituée, sur le blog de La Charente Libre : cette femme, vivant à Saintes, vient de publier un plaidoyer pour la réouverture des maisons closes. C’est peut-être là que Ruppert & Mulot ont ramassé leur fumeux « concept »… Merci à L’Hippocampe Associé de nous l’avoir signalé !

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