Notre case ouverte contre leur maison close

Le Festival International de la BD d’Angoulême, qui démarre dans quelques jours, propose une exposition au titre évocateur : « La Maison close ».

Invités par Dupuy et Berberian, présidents de cette 36e édition, et libres de donner à leur intervention la forme de leur choix, Ruppert et Mulot ont opté pour un travail collectif intitulé « La Maison close ». Cette exposition-événement rassemblant une vingtaine d’auteurs reprend le principe du « championnat de bras de fer » que Ruppert et Mulot développent sur leur site Internet : des joutes graphiques où chaque auteur participant met en scène son propre personnage et ses propres dialogues, Ruppert et Mulot jouant à la fois le rôle de décorateurs et d’arbitres.

Se rendre à « La Maison close » (après quoi, il faut cliquer dans le dessin en tête d’article pour avoir accès aux dessins).

Cette initiative n’a évidemment pas laissé les membres d’Artémisia indifférentes, donnant même lieu à des échanges assez vifs entre nous. Nous pensons donc nécessaire de rendre publiques les positions de celles d’entre nous qui en ont exprimé, et invitons toutes celles et ceux qui le souhaitent à participer à ce débat !

La réaction de Catherine Beaunez

J’ai tout regardé (sur internet, on ne lit pas !). J’aurais dû commencer par l’introduction. Tout y est dit.

En résumé, au départ, les « organisateurs-auteurs » pensent à une expo de filles-auteurs de BD (…vraiment ?!). Au final, ils trouvent un truc plus bandant : ramener lesdites auteurs à leur qualité de putes (ou non) et donner à voir – au public et aux dessinateurs – comment elles se comportent finalement sexuellement. Mais aussi leurs clients, eux-mêmes dessinateurs et auteurs, parfois bizarrement paumés dans cette histoire. Nous voilà tous embarqués, dès le départ, dans les fantasmes de ces deux « organisateurs-voyeurs » qui ne s’impliquent eux-mêmes jamais dans le récit. Il y a surtout beaucoup d’ambiguïté sur le fait que parfois, ce sont les auteurs qui parlent -Trondheim à la sécurité (laquelle ?!) et Dupuy au vestiaire (!!) -, et parfois ce sont leurs personnages qui s’expriment. L’idée annoncée est une partie de bras de fer, une compète entre filles et garçons et au final, c’est le fantasme (hélas classique) d’hommes qui veulent faire rentrer les nanas (même et surtout des auteures censées réfléchir sur elles-mêmes) dans leurs fantasmes clos de maison à prostitution. Les lecteurs et visiteurs vont être très excités par cette ambiguïté : on va voir qui dans cette maison ? Les auteurs en personne, leurs personnages ou leurs porte-parole ? C’est marrant, cette idée pour moi fait écho à un climat fasciste – heureusement, à l’intérieur de ce lieu, des personnages résistent mais pourquoi se sont-ils laissés entrainer ? – avec des masques, de la lâcheté, du sado-masochisme, une façade irréprochable…Voilà ce qui me vient.

Maintenant, si on m’avait demandé d’y participer, comment j’aurais réagi ? Plus jeune, je me serais sans doute pliée au jeu. En le regrettant ensuite. Encore une fois, j’aurais quand même trouvé glauque l’idée que ce sont plutôt les dessinateurs-auteurs qui veulent en savoir plus sur les fantasmes de leurs consœurs. Et maintenant ? Soit j’aurais mis en scène une nana qui ne veut pas rentrer et qui gueule, soit elle serait rentrée et aurait exprimé, de l’intérieur, ses idées et contradictions. Mais le lieu en soi est déjà pourri – un peu comme Angoulême – alors…

LA RÉACTION DE CHANTAL MONTELLIER : Fesse-tival d’Angoulême et maison close.

« Angoulême ouvre sa maison close ! » nous informe t-on, rigolards, sur

Internet en parlant d’une expo vedette de bédé sur ce thème stimulant pour l’esprit et l’intelligence. Le bordel s’ajoute au bordel dans l’intérêt de la création, bien sûr !

Déjà, le patron des éditions Soleil avait engagé des filles quasi nues pour faire la danse du ventre sur ses stands et attirer le chaland, pourquoi pas cette année des dessinatrices aux seins nus ? Pourquoi ne pas ajouter une fellation à la dédicace ? Et aussi quelques cabines derrières les tables des marchands ?

Les plus âgées des bédéastes pourraient être recyclées en sous-maîtresses ? Enfin, j’aurais une chance de trouver une place dans ce festival à défaut d’y voir exposer mes œuvres trop « radicales » paraît-il. Le bordel, lui, est consensuel ! Cela s’appelle le progrès de la civilisation.

Ruppert et Mulot, les dessinateurs-macs d’occasion qui ouvrent la « maison close » en question ont recruté quelques dessinatrices consentantes qui y sont allées de leur prestation. Quelle audace mesdames ! Quel humour ! Quelle belle liberté en bas résille !!!

« Ce qu’il faut comprendre » explique doctement dans la bd un des deux recruteurs à une dessinatrice, « c’est que c’est une métaphore ce truc de maison close. » Ah bon ? Et métaphore de quoi ? Du festival lui même ? Alors il faut de la dénonciation, pas de la complaisance.

« Il ne faut pas parler de prostitution aux filles » explique le même quelques vignettes plus loin. De quoi faut-il leur parler pour les convaincre de jouer à la pute métaphoriquement ? De la libération de la femme ?

Personnellement je trouve cette maison close plutôt obscène et, entre de nombreux autres, le dessin représentant un personnage de Trondheim (et j’imagine dessiné par lui ?) me débecte particulièrement au premier, deuxième, centième degré.

Ce dessin représente un type à tête (et cervelle ?) d’oiseau devant la porte du bordel ; il s’adresse à un client du lieu en ces termes: « … Je savais que tu aimais la viande, mais de là à aller aux putes ! »

Pour l’auteur de cette image, les prostituées sont donc (à quel degré ?) moins que la viande des étals de boucherie !

J’ai déjà entendu, lu ça des milliers de fois sous la plume de gros cons, de salauds, de fachos : »les putes, c’est des bouts de viande ! » et toujours, la même colère me saisit. D’autant plus qu’en ce moment, la « crise » aidant, les femmes paient un lourd tribut au maintien de notre bonne et équitable société patriarcale et de ses intérêts dominants. Ceux de certains maquereaux d’Angoulême en font-ils partie ? On le dirait.

Bref, je trouve ce genre d’humour assez immonde (comme la bête, qui semble se réveiller), et ce à tous les degrés !

La modernité c’est le ricanement ? Je constate que décidément le rire n’est pas que le propre de l’homme, il est aussi celui des hyènes qui parfois lui ressemblent.

Pour conclure je laisse la parole à Moni, une amie, femme de théâtre, écrivain et metteur en scène :

Quelle géniale idée cette « maison close », quelle finesse symbolique !

C’est bien connu, au fond nous désirons toutes, nous les femmes, nous faire mettre par des chauves imbéciles ou sucer des bites de vieux bedonnants ridicules contre de l’argent car ce n’est même pas un travail, que du bonheur, que du plaisir ! Oui, nous rêvons toutes d’être ces bêtes de bordel, coquines, sexy, abandonnées à notre mac, notre maître. Toujours consentantes, soignées, prêtes à se plier à tous les fantasmes, jamais un mot plus haut que l’autre, jamais un mot, oui, exceptés ceux qui font bander…

Nous sommes des sous-hommes, des sorcières, des putes. Il faut nous dresser, nous battre car si on ne sait pas pourquoi, les hommes le savent… Bien que très malines, fourbes, cupides et perverses, nous avons un QI d’huître.

Quand il n’y aura plus de genre féminin sur terre, les hommes respireront, ils seront enfin libres ! Certains (des femmelettes !) nous pleureront. Nul besoin de signe distinctif pour décrire notre abomination nous la portons sur notre visage, dans notre corps, dans nos odeurs nauséabondes, notre sang cyclique, nos voix criardes, notre dégoûtante ménopause, notre cerveau étroit… Pourquoi chercher autre chose que ces douces et délicates places choisies de mères, de nymphettes, de putains ? Quel bonheur d’être les servantes de ces hommes si supérieurs, beaux, intelligents, poilus ou glabres, avec ou sans cravates.

Moni Grégo. 

La réaction de Jeanne Puchol 

À vos plumes et vos crayons !

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